Dans la salle d'attente d'un médecin.

Clientèle féminine, je retrouve donc sur la table basse au centre de la salle, des magazines féminins. Et uniquement cela. Pauvres oies futiles que nous sommes, sûrement incapables de pouvoir lire autre chose. 

Consciente que l'attente peut être longue, je me résigne donc, et prends le premier magazine sur la pile. Bien.

Je lis en diagonale. Et j'éclate de rire. Petit florilège...

- La nouvelle tendance, c'est d'assortir ses lunettes à son lipstick, pour un coup de flush immédiat (??). Alors lipstick, je connais. Bien que je ne voie pas bien l'utilité d'employer son expression anglo-saxonne. Mais alors le flush, kézako ? Je me le demande toujours. Et l'Homme aussi d'ailleurs. 

- [blabla sur de la poudre illuminatrice, ou produit du genre] pour un shoot d'éclat sur le teint. Un coup d'éclat, c'était vraiment trop demander ?

Mais attendez, attendez... le meilleur reste encore à venir.

- [les cheveux bouclés sont tendance] donner un léger coup de brosse à son curly pour un mousseux qui swingue. Sans commentaire.

- [cheveux coupés court] pour casser le côté boyish de la coupe [...].

Alors évidemment, la plupart du temps, je comprends. Grâce aux quelques réminiscences de mon anglais scolaire, je comprends. C'est certain. Mais je m'interroge vraiment sur l'intérêt d'employer ces mots anglais à tout bout de champ dans un magazine féminin. Et je ne parle pas d'anglicismes ! L'anglicisme ne concerne que des termes anglais utilisés là où le français fait défaut. Mais dans le cas présent, bien des termes ou expressions français pouvaient être utilisés.

Alors la question qui me vient logiquement est la suivante : mais pourquoi utiliser ces termes anglais, plutôt que d'employer les bons mots français ? La seule réponse qui me vient spontanément est la suivante : ça fait vendre ! Parce que, autant que j'aie pu constater autour de moi, parler le "franglish", ça fait bien. Oui Mesdames, ça fait "bien". Ca fait "moi je sais parler anglais, et d'ailleurs je parle tellement bien, que les mots me viennent spontanément en anglais plutôt qu'en français, alors excusez-moi, mais ça me vient comme ça. Je pense en anglais, moi !". 

Eh bien à moi, cela me fait peur. Et cela me fait de la peine aussi. Nous avons la chance d'avoir une langue extrêmement riche, belle, vivante. Avec un mot pour chaque chose. Plusieurs mots, même, souvent, pour chaque chose. Des ressources incroyables pour qui veut exprimer pleinement ce qu'il veut dire. Sans ambiguïtés. Sans à-peu-près. Alors pourquoi, mais pourquoi donc, s'évertuer à tuer le français, au profit de l'anglais ? Je sais, je sais, la "langue de Shakespeare". Certes. Mais au détriment de celle de Molière ? De Baudelaire ? de Proust, de Zola, de Voltaire ?

Je fais partie de ceux de ma génération, la dernière génération peut-être (sûrement), à avoir encore eu la chance de pouvoir apprendre un français correct. Ou tout du moins, à l'avoir appris dans de bonnes conditions. Des conditions qui n'ont pas été polluées de SMS (encore de l'anglais !), de mails (!! messages électroniques), forums ou autres Facebook. Non pas que je leur jette la pierre, étant moi-même une utilisatrice assidue. Il faut vivre avec son temps ! Mais ils sont apparus sur le tard. A une époque où je savais déjà écrire... quid de nos enfants, demain ? Va t-on connaître la mort de l'école "à l'ancienne" comme j'aime à l'appeler ? Les lignes d'écriture, les syllabes annonées, l'odeur de la craie qui flottait dans la salle de classe, l'odeur des livres, des cahiers, en début d'année... cette odeur qui nous rappelait que ça y est, c'était la rentrée. Demain, restera t-il seulement des livres, ou seulement des "e-books" ? Et des cahiers, y en aura t-il encore ? Ou seulement des ordinateurs...  et ce bon vieux tableau noir, qu'on nettoyait en fin de journée en quatrième vitesse, pour ne pas risquer quitter la classe avec trente secondes de retard, va t-il être définitivement remplacé par l'informatique ? Ma fille aura t-elle la chance de connaître ces petits bonheurs de la vie, de la vie simple ?

Oui, cet article édifiant hier, m'a fait peur. Car si ce langage facile envahit d'ores et déjà les cours d'école, les rues, et, je n'en doute pas un instant, les milieux professionnels, les Curriculum Vitae... j'avais espoir qu'il subsiste encore, dans la presse écrite, un bastion résistant de français. Je ne pousserai pas le vice à dire du "bon français", eu égard à la qualité de la presse féminine en question.

Mais si même les journalistes de presse écrite n'ont plus à coeur de véhiculer le français, où donc va t'on pouvoir à présent la préserver, notre langue ? Je ne parle pas des journalistes télé, qui eux, m'ont fait perdre tout espoir il y a déjà bien longtemps. Combien de fois ai-je pu entendre toutes sortes de fautes de français, néologismes, fautes d'accords, défauts de liaisons (ou pire, des liaisons "mal-t-à propos" comme dirait ma maman). Eh oui, messieurs les Journalistes, "trois centS" euros prend un "S", et j'aimerais entendre la liaison. J'aimerais aussi ne plus entendre des "aujOrd'hui" ou des "malgré que". Et la liste pourrait être longue. Trop longue.

Alors hier, sur ce triste constat, ma feuille de chou dans les mains, j'ai souri. Oui, j'ai souri. J'ai souri, parce que je me suis aperçue qu'à vingt-neuf ans, en essayant désespérément de comprendre ce qu'avait voulu dire la chroniqueuse... je suis définitivement dépassée. Pas à la page. Pas dans le vent. Ringarde. Out.